La pratique du collage de Suzanne Lavoie repose sur des matériaux simples : une lame, du papier, une image à extraire, un tube de colle. Elle n’en demeure pas moins exigeante dans son exécution. Il ne s’agit pas seulement de découper l’image, mais d’en déplacer le sens. D’où, chez l’artiste, une attention soutenue aux pages illustrées, et à leur potentiel de transformation.
reconfiguration du sens
Suzanne compose ses œuvres à partir de fragments préexistants. Elle y met en relation des éléments variés dans une configuration nouvelle. Elle décrit sa démarche comme une manière de « recréer des ambiances ou de recréer un monde vraiment particulier à partir de différents mondes », en réunissant « différentes images, différents papiers, différentes techniques ».
Développée de façon autodidacte, sa pratique s’est construite par l’observation et l’expérimentation. Elle a d’abord appris « en regardant, puis en disant “Ah, c’est donc bien beau comment c’est fait!” », avant de développer ses propres procédés, notamment « en transformant ou en prenant des visages, puis en les mettant dans une autre ambiance ». La répétition de ce déplacement constitue, pour elle, une nouvelle manière de penser.
Le geste et ses conditions matérielles
Le geste de découpe occupe une place centrale : « On veut juste retirer une image de son monde à elle pour pouvoir créer », explique-t-elle. Ce travail exige une grande précision, autant dans l’usage de l’exacto que dans la connaissance des supports, car « ce n’est pas toutes les revues » qui offrent des papiers adéquats. Dans l’atelier, ce processus s’accompagne d’un état de concentration soutenue : « Je suis toute là. Je ne me pose pas nécessairement de questions ».
Avec le temps, sa pratique s’est transformée. D’une composition foisonnante, elle s’oriente vers une approche plus resserrée, cherchant « plus de me centrer sur une chose, une ambiance, une atmosphère », plutôt que « de vouloir mettre plein de petites choses partout ». Ce déplacement marque un rapport plus attentif à l’équilibre, à ce qui doit rester comme à ce qui peut disparaître :
« Choisir ce que je vais mettre. Regarder au niveau de la palette de couleurs. Puis, la disposition des éléments, pour avoir un équilibre aussi. C’est sûr que toute cette technique-là, architecturale, si je peux dire, la disposition dans l’espace, ça m’a amenée aussi à mettre en pratique toutes les choses plastiques, au niveau des arts plastiques, par exemple. En même temps, d’explorer, de déchirer du papier, de coudre du papier, de peinturer, de broder, de mettre du fil. Tout ça, ça m’a permis de laisser aller. Je ne veux pas me restreindre. C’est important d’exploser, puis après ça, on se ramène ».
Le collage implique également une temporalité ouverte. Certaines images sont conservées, mises de côté, en attente. « J’ai trouvé quelque chose de super intéressant, mais ça me prend du temps avant de trouver son contexte ». Le sens ne précède pas toujours l’assemblage. Il se construit dans la durée, par essais, par rapprochements.
Réception et interprétation
Chaque œuvre est envisagée comme une « expérience, des traces que je laisse », affirme-t-elle, tout en évoquant les enjeux liés à la composition : « de trouver l’ambiance, puis de ne pas trop en mettre, puis d’en mettre juste assez ». Cette attention portée à l’équilibre formel se prolonge dans la manière dont ses œuvres sont perçues et comprises par le public :
« Lorsque j’ai exposé au Centre culturel de Trois-Pistoles, j’ai eu à expliquer un collage. Au départ, la personne le trouvait un peu trash. Il y avait une tête de chat, le corps d’une jeune enfant avec une grosse cicatrice, et un éclair qui arrivait sur sa tête. Quand j’ai expliqué pourquoi j’avais fait ça, pour montrer les horreurs de la guerre, ce qui peut vraiment rester, les cicatrices de la vie, elle a dit : “Ah, j’aime ça!” ».
Entre accumulation et retenue, le travail se tient. Au cœur de cette démarche, une posture se dégage : « laisser libre cours à sa créativité, aller où est-ce que l’on a envie d’aller, puis prendre du plaisir dans ce qu’on fait ».

